Je ne peux pas oublier la guerre (Jean Giono)

Je ne peux pas oublier la guerre. Je le voudrais. Je passe des fois deux jours ou trois sans y penser et brusquement, je la revois, je la sens, je l’entends, je la subis encore. Et j’ai peur.... Vingt ans ont passé. Et depuis vingt ans, malgré la vie, les douleurs et les bonheurs, je ne me suis pas lavé de la guerre. L’horreur de ces quatre ans est toujours en moi. Je porte la marque. Tous les survivants portent la marquent. J’ai été soldat de deuxième classe dans l’infanterie pendant quatre ans, dans des régiments de montagnards. Avec M. V., qui était mon capitaine, nous sommes à peu prés les seuls survivants de la 6ème compagnie. Nous avons fait les Eparges, Verdun-Vaux, Noyons-Saint-Quentin, le Chemin des Dames, l’attaque de Pinon, Chevrillon, le Kemmel. La 6ème compagnie a été remplie cent fois et cent fois d’hommes. La 6ème compagnie était un petit récipient de la 27ème division comme un boisseau à blé. Quand le boisseau était vide d’hommes, enfin quand il n’en restait plus que quelques-uns au fond, comme des grains collés dans les rainures, on le remplissait de nouveau avec des hommes frais. On a ainsi rempli la 6ème compagnie cent fois et cent fois d’hommes. Et cent fois on est allé la vider sous la meule. Nous sommes de tout ça les derniers vivants, V. et moi.
Extrait de Refus d’obéissance
Publié en 1937, « Refus d’obéissance » est un roman autobiographique de Jean Giono. Celui-ci a été soldat dans l’armée française durant la guerre 1914-1918 et, vingt ans plus tard, est encore profondément marqué par ses souvenirs de guerre. On peut donc se demander quelle vision de la guerre a le narrateur à travers un récit autobiographique. Ce n'est pas de littérature mais de l'histoire atroce des hommes dont il s'agit, vécue et racontée par quelqu'un qui a payé de sa personne. Jean GIONO explique les raisons de son pacifisme au moment où chacun sent l'imminence d'un second conflit mondial.
« Refus d'obéissance » rassemble le texte « Je ne peux pas oublier », dans lequel Jean Giono livre un véritable plaidoyer pour la paix, et quatre chapitres inédits du « Grand troupeau », où il décrit dans une langue bouleversante de réalisme la vie, l'attente et surtout la peur des soldats de la Grande guerre.
Un texte bouleversant dans lequel Jean Giono livre, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, un véritable plaidoyer pour la paix. Il s'agit de l'oeuvre d'un auteur qui proclame pour la première fois ses idées pacifistes, avec une grande vigueur. S'appuyant sur sa propre expérience, Jean Giono y livre ses critiques de la guerre ainsi que ses sentiments les plus personnels à ce sujet.
Jean Giono nous montre que la Guerre a été une période marquante pour lui et pour tous les survivants au point que ces terribles souvenirs ne pourraient jamais s'effacer ou même s'estomper. Il n'hésite pas à critiquer ouvertement la guerre en la montrant comme une atroce machine à causer le malheur.
Dans sa dénonciation de la guerre, Giono dénonce le pouvoir anonyme "on", pronom indéfini sans visage. Plus le pouvoir est anonyme et plus le crime est grand. Pour Giono c'est une façon de dénoncer le manque de responsabilité de ceux qui déclenchent la guerre, par le pronom "on", il dénonce l'état, les politiciens, l'état major qui sont des marchands de canon.

L'auteur opère un hommage à ses compagnons disparus. L'auteur montre que pour lui les camarades tombés au combat sont encore vivants.

